Des loups dans le décor


Le décoratif propose un confort surajouté où la nature a perdu son droit environnemental. Il n'est apparent qu'à celui qui le regarde quand son esprit recherche un havre de silence, parfumé d'esthétique. L'ornement, le papier peint, beauté adhérente par excellence, manifestent avec zèle cette fonction d'usage. L'œil s'aliène à l'objet afin que l'âme puisse se laisser dériver dans les labyrinthes et les volutes des motifs, y révélant, ça et là, quelques figures excentriques mais sécurisantes où l'image du beau se résume à son plaisir iconographique. En effet, chez l'amateur, il semble toujours important de savoir reconnaître, même dans les tâches de pourriture, une figure car, pour le vivant, il ne peut pas exister de figure qui ne soit dotée des organes de la vue afin que l'on puisse se voir en train de regarder. Permettons-nous de définir ces objets comme objets consolateurs. D'ailleurs, l'interprétation de ces derniers trahira souvent le climat de cette âme. L'œil peut-il se discerner de l'être qui le porte ? Par exemple, certains enfants, psychologiquement troublés, peuvent être effrayés par un dessin sur la tapisserie. Ils répondent souvent, quand on leur demande pourquoi ont-ils peur de quelque chose dans leur chambre, qu'un loup ou un monstre les observe dans le mur, et quelques fois, selon les descriptions qu’ils en font, on peut toujours tenter d'y découvrir l'origine du symptôme. L'adulte, heureusement, à l'œil éduqué pour le décor. Il ne craint plus ces chimères anthropomorphiques. Il sait que le loup n'habite plus dans la forêt mais dans le jardin, dompté par la terre cuite.

 


Il préfèrera utiliser son environnement esthétique à des fins de reconnaissance plus sociale en montrant de quelle manière il se comporte avec les choses tout en prétextant y rechercher tout de même cette fameuse fonction d'aire de repos sur l'autoroute de sa conscience fonctionnaliste et inquiète.
Certes, le décor est une concession, une aliénation au regard mais peut-on affirmer pour autant que le regard est une concession au décor ? Que devient le regardeur quand il est regardé : un décor lui-même ? Si l'œuvre n'est plus considérée mais considère, alors l'oeil sera perçu comme celui d'une proie par la chose qu'il est censé observer. Et c'est dans cette perspective que veulent se placer mes loups, des bêtes sauvages en sacrifice ornemental, à la mesure de l'homme. Ils ne dévorent que des yeux qu'ils sont sensés cacher, pourtant l'ancestral instinct d'être épié par la sauvagerie persiste. Afin d'en apprécier toute la singularité, des choix judicieux devront être opérés quant aux emplacements réservés aux loups à l'intérieur de l'environnement domestique. Une paire d'yeux placés dans un endroit stratégique peut en dévoiler tout le facteur d'étrangeté. Le voyeurisme et la morbidité pourront y atteindre des combles si l'imagination se laisse débrider. Chez le regardeur, le caractère décoratif du motif se trouve ici stérilisé par le pressentiment d'être lui-même observé en train de regarder, créant ainsi une impression d'insécurité. Une dernière question se pose : l'ornement peut-il produire du sens, porter des signes c'est à dire être anti-décoratif ? Diane va lâcher ses féroces soldats.

 

Philippe Mayaux, 2001
 
 
15/08/01 11:14
 
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